Le monde “Pour un dépistage du cancer du poumon”

ONCOLOGIE – Une stratégie visant à pratiquer un scanner auprès de la population à risque pourrait faire chuter de 25 % la mortalité des tumeurs bronchiques et sauverait 7 500 vies par an en France

Mettre en place rapidement un dépistage organisé du cancer du poumon pour sauver jusqu’à 7 500 vies par an en France. C’est ce que préconise un groupe multidisciplinaire de trente experts, dont deux sociétés savantes, l’Inter- groupe francophone de cancérologie thoracique (IFCT) et la société d’imagerie thoracique (SIT) et l’association de patients « De l’air ! »

Ils s’appuient sur les résultats, présentés à un congrès en septembre, d’une étude randomisée néerlando-belge, baptisée « Nelson », portant sur 15 000 individus de 50 à 75 ans, gros fumeurs ou ex-gros fumeurs. Dans cette population à risque, un dépistage par scanner thoracique peu irradiant a permis, avec dix ans de recul, de réduire très significativement la mortalité par cancer du poumon: de 25 % chez les hommes, et 40 % à 60 % chez les femmes. Ces données confortent celles d’une vaste étude américaine incluant 53 000 personnes, le National Lung Screening Trial, publiée en 2011 dans le New England Journal of Medicine.

Quatrième tumeur maligne en fréquence en France, les cancers du poumon ont touché environ 49 000 personnes en 2017 : 32 000 hommes, et 17000 femmes, selon les dernières estima- tions nationales. Surtout, malgré des progrès thérapeutiques, ces cancers, principalement dus au tabac, restent de mauvais pronostic : ce sont les plus meurtriers. « Ils tuent 31 000 patients par an en France, car dans trois quarts des cas, le diagnostic est fait à un stade avancé ou métastatique, où la guérison est difficile à obtenir », souli- gne le professeur Sébastien Couraud (pneumologue et oncologue, Hospices civils de Lyon). Pour ce spécialiste, qui appelle au dépis- tage, l’intérêt est de découvrir ces tumeurs à un stade plus précoce, où la chirurgie – éventuellement couplée à une chimiothérapie dite « adjuvante » – permet une guérison dans 90% des cas. En diminuant de 25% la mortalité de ces cancers, ce sont donc jusqu’à 7 500 vies qui pourraient être sauvées chaque année dans notre pays, sous réserve d’une participation maximale à cette stratégie.

Après la publication de l’essai américain, en 2011, plusieurs sociétés savantes avaient saisi la Haute Autorité de santé (HAS) sur l’opportunité d’un tel dépistage en France. Mais en 2016, cette autorité avait répondu négativement, un avis défavorable qui avait heurté dans la communauté médicale.

Réflexion sur les modalités

Pour les spécialistes, la question du dépistage des cancers du poumon n’est désormais plus celle du «si» mais du «quand», et du « comment ». Ils préconisent sa mise en place chez les 50-74 ans ayant fumé au moins vingt-cinq ans dans leur vie; et pour ceux ayant arrêté depuis moins de dix ans. Dans un communiqué daté du 12 novembre, ils en appellent au ministère de la santé, à l’Institut national du cancer (INCa) et à la HAS pour lancer rapidement une réflexion sur les modalités. Ils attirent aussi l’attention des tutelles sur le fait que le coût de cette politique pourrait être facilement financé par « une infime partie du prix du tabac » : une hausse de dix centimes par paquet de cigarettes, selon une étude médico-économique française.Actuellement, selon Sébastien Couraud, quelques pays anglo- saxons comme les Etats-Unis, le Canada et l’Australie ont déjà mis en place une telle politique de dépistage des cancers du poumon par scanner, et des expérimentations sont en cours dans de nombreux pays, notamment en Europe. « En France, nous avons accumulé beaucoup de retard », déplore le cancérologue lyonnais. En 2016, une expérimentation pionnière a commencé dans la Somme : une étude de cohorte sur 1 200 personnes. Avec deux ans de recul, les résultats sont positifs, estime le docteur Olivier Leleu, investigateur principal (hôpital d’Abbeville).

« Nous avons démontré qu’un dépistage est faisable, avec l’implication des médecins généralistes et des structures de gestion impliquées dans le dépistage des autres cancers (sein et côlon). Notre étude montre aussi que cette stratégie est efficace, car elle permet de découvrir de petites tumeurs, accessibles à la chirurgie », précise-t-il. Le pneumologue a fait face à des difficultés de financement. Les fonds accordés par l’agence régionale de santé pour commencer l’expérimentation se sont taris en 2016, après l’avis défavorable de la HAS. Dans l’avenir, le dépistage des cancers du poumon pourrait s’affiner, et ne plus reposer sur le seul scanner. Le professeur Charles-Hugo Marquette (chef du service de pneumologie, CHU de Nice) s’apprête à présenter un projet ambitieux pour intégrer des marqueurs biologiques et radiologiques dans cette stratégie, avec l’aide de l’intelligence artificielle.

Sandrine cabut